• Quatre fonctions du regard

    Quatre fonctions du regard

     

    Idoles, mimésis, mondes intérieurs, plastique

    L'image est un artefact technique, quelque chose d'artificiel (on n'en trouve pas dans la nature), une construction humaine. Toute technique est externalisation de fonctions du corps et en prolonge ou facilite l'action. Toute technique de production d'image est une externalisation de fonction corporelle, et inscrites dans de la matière. Et ce qui en résulte vient prolonger ou faciliter l'action du corps. Le premier objet technique était les bifaces (premiers couteaux), le poing est externalisé du corps et inscrit dans de la matière. De quel acte technique externalisant l'image est-elle le résultat ?

    → L'image est du regard technicisé. Le regard ici est entendu comme activité perceptive et mentale. Le regard c'est ce que produit en permanence l'interaction puissante de la triade œil/cerveau/image et ses jeux possibles.

    Quelques exemples :

    • Au Brésil des chercheurs on fait des expériences avec deux groupes d'enfants : un groupe issu de quartiers aisés, et un groupe issu des favelas. Aux enfants de chaque groupe on montrait des pièces de monnaie. A l'aide d'un dispositif, ils peuvent faire varier le diamètre d'un cercle. On leur dit, « voici une pièce, fais un cercle de la même taille que la pièce qu'on vient de te montrer ». On obtient à chaque fois le même résultat : systématiquement, les enfants des favelas les perçoivent plus importantes qu'elles ne le sont. Ils ont les même yeux, mais le mental derrière n'est pas le même : la perception n'est pas objectif.

    • En se promenant avec des Eskimos sur la banquise, les Eskimos diront « là-bas il y un ours », « ici la glace est fragile », là où vous n'auriez vu que du blanc. L'Eskimos en vivant dans cet espace chaque jour (pour sa survie) verra plus de nuances de blancs.

    • Quelqu'un qui n'est pas un joueur d'échec verra un plateau avec des pions, on joueur d'échec verra des coups à jouer.

    Le regard varie. Regarder ce n'est pas voir, c'est percevoir avec l’œil couplé au cerveau. Observer la vie des images c'est observer les évolutions du regard.

     

    Le regard idolâtre (du croyance)

    Grèce Antique, berceau de notre sensibilité occidentale.

    Peu de choses jusqu'au 4e siècle av JC. Graphein : peindre, écrire, sculpter. Un seul terme, ce qui dans notre culture signifie que le phénomène n'est pas de grande importance.

    Les choses vont changer avec la naissance progressive du culte des idoles. Le mot français idole vient du grec « eidolon » (objet en bois ou en pierre). A intervalle rituelle, il y a des cérémonie et les prêtres montrent eidolon à la foule. Ensuite on prend eidolon, on l'enveloppe dans un tissu, et on l'enferme dans un coffre qu'on emmènera au temple, qu'on fermera lui-même, et on édicte l'interdit de pénétrer dans le temple sous peine de devenir aveugle. Deuxième temps, les prêtres et la foule rouvrent les portes et sortent eidolon, la foule tombe à genoux. Cela signifie que pour les grecs anciens, les vraies puissances qui organisent le monde sont des puissances invisibles. Eidolon était dans le monde de l'invisible : séjour dans les mondes invisibles, lieu de l'essentiel. Il revient chargé des forces de l'invisible. Lorsque les croyants voient eidolon, ils voient une sorte de contact avec les forces divines. Autrement dit, on est dans un regard qui se sert d'eidolon non pas pour voir une pierre ou un bout de bois mais pour faire parvenir à l'esprit le sacré : regard du croyant. Caché = Mustès = mystère → mystique. Le regard mystique « présentifie l'invisible » (présentifier = rendre présent à la conscience).

     

    Mimésis (regard réaliste, imitation des choses)

    A la même époque, toujours en Grèce, nous avons un deuxième type de regard qui va se mettre en place. Technique de l'imago : moulage, masque mortuaire. On prend un moulage du visage du mort pour pouvoir ensuite faire un relief du visage, pouvoir garder ce masque : arrêter le temps en quelque sorte. Cette image se veut réaliste, elle est mimétique, et à la différence de la précédente très abstraite, elle est plutôt du côté de l’œil. Ces deux types d'images vont coexister pacifiquement pendant des siècles, sauf dans un cas : celui de la religion.

    Défiance envers mimésis (École Platonienne). Les premiers siècles du christianisme voient l'émergence des querelles concernant la représentation divine entre deux groupes : iconodules (pensent qu'on peut utiliser des images pour propager la foi chrétienne) et iconoclastes (hors de question d'enfermer le sacré dans des images). Le débat sera tranché lors du Concile de Nicée (Nycéphore, 787) : on peut produire des images sacrés, mais selon des règles très strictes. Sujet religieux typiques en nombre limités. Protagonistes sacrés. Images achéropoïètes. Les artistes ne sont jamais citées, ces images doivent donner l'impression d'apparaître toutes seules, non humaines dans leur fabrication : temps, lieu et actions hors du monde profane. Du 8e siècle au 14e.

    Rupture avec la fresque de 1304 de Giotto : « Le miracle de la source ». → pré-renaissance et montée du mimétique. → Photo, cinéma.

     

    Tourné vers les mondes intérieurs (regard psychologique)

    « Impression soleil levant », Monet, 1872. Tableau fondateur de l'impressionnisme. Pendant plusieurs semaines, Monet se promène sur le port du Havre et observe le levé du soleil. Petit à peu se construit dans l’esprit de Monet de ce qu'est le soleil qui se lève sur le port du Havre. Il exprime son image intérieure, l'impression qu'il en a.

    « Les demoiselles d'Avignon », Picasso, 1907. Les demoiselles travaillent à la rue d'Avignon à Barcelone dans une maison close. Ce sont des prostituées que connaît Picasso. De retour à Paris, il a vu une exposition coloniale où on fait venir d'ailleurs des objets pour que les Parisiens aient une perception de ce qui se passe dans les colonies. Il découvre là les statuettes et les masques africains, anguleux et très colorés. Picasso fait appel à ses souvenirs des demoiselles d'Avignon, et les « mixe » à ses souvenirs de l'expo' coloniale, et il exprimera son résultat mental. Préface du cubisme, parce qu'on peut le faire mentalement.

     

    Regard plastique (regarder les images en tant qu'image)

    Kandinsky

    Pollock

    Soulages

    Fonction symbolique (regard mystique)

    Fonction référentielle (regard mimétique)

    Fonction expressive (regard intérieur)

    Fonction métalinguistique (regard plastique).

    Il y a 4 grandes polarités d'images, et toute image est située entre ces polarités (jamais purement de l'un ou de l'autre).


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